Les archives de L'Asphalte



L'Asphalte numéro 3, Mars 1995

 

Courrier du coeur

 

Le suivi de la fréquence cardiaque à l'effort permet d'estimer assez précisément l'intensité du travail. On sait en effet qu'il existe une relation linéaire entre les deux jusqu'à un seuil de décrochage au-delà duquel le pouls augmente plus vite que l'effort. Ce ''point de déflexion'' signale l'épuisement prochain. Aussi, l'utilisation d'un cardio-fréquencemètre en course ou à l'entraînement constitue un indicateur de fatigue précieux pour éviter de se mettre trop régulièrement dans le rouge [...].
Actuellement, les programmes d'entraînement s'articulent presque tous autour de la surveillance du rythme cardiaque. [...]. En fait, il ne faut jamais oublier que la fréquence cardiaque se trouve sous l'influence de l'effort certes, mais également du manque de sommeil, du stress, de l'alimentation, de la chaleur ou de l'altitude et, en se focalisant sur son rythme cardiaque et ses vitesses de course, on risque d'interpréter les moindres modifications comme les signes d'une altération de l'entraînement alors qu'il ne s'agit que d'influences temporaires dues à l'environnement.
En revanche, il faut prêter beaucoup d'attention à deux types de situations: la première lorsque l'organisme s'avère incapable de s'élever à un quelconque niveau d'effort; la seconde lorsque le pouls redescend très lentement à la fin de la séance. Il faut savoir en effet que le coeur se trouve sous deux types d'influence du système nerveux végétatif: celle du sympathique, dont l'adrénaline constitue le messager, qui accélère le rythme et accroît la force de contraction; et celle du parasympathique, gouvernée par l'acétylcholine et qui exerce un effet modérateur exactement inverse du précédent.
En cas de surentraînement ou de maladie, on peut enregistrer une fatigue " sympathique " au cours de laquelle le coeur ne ''monte'' plus: c'était le cas, par exemple, du suisse Rominger qui avant d'abandonner dans le dernier Tour de France se disait incapable d'élever son rythme cardiaque au-delà de 140 pulsations/minute en raison de troubles digestifs. Mais on peut également courir le risque d'une fatigue ''parasympathique'' où le coeur ne descend plus que très difficilement dans les phases de récupération à la fin de l'effort. Aussi, la surveillance de la fréquence cardiaque ne doit pas se restreindre à la période d'effort mais se prolonger dans les minutes, voire les heures qui suivent la fin de l'effort. La fréquence cardiaque du matin apporte aussi de précieuses indications. On sait qu'un champion comme Miguel Indurain a un pouls au lever qui se situe à 28, mais ce n'est pas tellement cela l'important. Sa véritable force réside dans le fait que même après une étape de montagne particulièrement éprouvante, ce pouls reste stable ou, dans le pire des cas, augmente de 4 ou 5 unités. Cela signifie que les efforts de la veille ont été bien digérés. En revanche, un pouls au lever qui s'élève de plus de 10 pulsations d'un jour à l'autre constitue le premier signal d'un état d'épuisement. Autre symptôme révélateur: un écart de 20 unités entre la fréquence cardiaque prise en position allongée et celle prise debout marque un début de fatigue ou un déficit de sommeil.
L'alimentation joue aussi un très grand rôle. En cas de déshydratation, par exemple le pouls grimpe très vite. Pourquoi? C'est assez facile à comprendre. Pour conserver son homéothermie, le corps se couvre de sueur qui en s'évaporant apporte un peu de fraîcheur à la peau. Par ce système, l'organisme perd parfois plus d'un litre par heure, c'est à dire une grosse quantité de liquide principalement prélevé sur le plasma sanguin. Si pendant cette période l'athlète renonce à boire, le volume sanguin va progressivement diminuer. Pour maintenir le débit, le coeur devra donc logiquement accélérer la cadence.
En physiologie, on parle alors de dérive cardiaque. En outre, les conditions dans lesquelles le coeur doit fournir son travail deviennent de plus en plus pénibles. Une vasoconstriction périphérique se met en place pour compenser les pertes plasmatiques. En clair, cela veut dire que le diamètre des artères se réduit légèrement, ce qui complique le passage du sang devenu lui-même plus visqueux en raison de la surabondance d'éléments solides: globules rouges et blancs. Dans ces conditions, la fatigue survient beaucoup plus vite et, au bout d'un moment, l'activité, doit être carrément interrompue. L'athlète qui s'entraîne avec un cardio-fréquencemètre doit donc toujours être vigilant à une dérive de sa fréquence cardiaque due à un état latent de déshydratation. Pour éviter cela, il faut qu'il boive tout au long de l'effort.
Dans d'autres circonstances, on peut observer sur le cardio-fréquencemètre que le coeur n'arrive plus à ''monter dans les tours''. On se sent incapable d'intensifier son effort et cela en dépit d'un pouls relativement bas. C'est alors un état d'hypoglycémie qui doit être envisagé. En effet, lors d'efforts prolongés, les réserves de glycogène baissent progressivement. Lorsque les stocks de ''super'' commencent à se tarir, le sujet se tourne vers d'autres types de carburants, comme les graisses et les protéines. Mais ceux-ci brûlent plus difficilement et génèrent davantage de déchets. Le sujet ne peut donc maintenir son niveau d'effort sous peine d'encrasser son organisme. Il faut ralentir l'allure, ce qui se traduit aussitôt par une diminution du rythme cardiaque. Il n'y a pas véritablement d'antidote à ce phénomène que les marathoniens connaissent sous l'expression ''cogner le mur''. Tout au plus pourra-t'on s'efforcer de le retarder en faisant le plein de glycogène lors des traditionnelles ''pasta-party'' avant l'épreuve. Ce stockage de glycogène revêt aussi un autre avantage. Chaque gramme stocké dans les cellules retient avec lui 2,7 grammes d'eau. On se met donc en même temps à l'abri d'une déshydratation et d'un coup de pompe trop rapide. Des études ont d'ailleurs montré que, dans des conditions standardisées d'effort,
l'alimentation influençait la fréquence cardiaque. Si on fait le plein de glycogène avant une course, on affiche un pouls plus bas pour un même niveau d'effort que si l'on a suivi une alimentation pauvre en glucides. La différence peut atteindre plus de douze battements par minute. L'explication de ce phénomène
réside sans doute dans une mauvaise adaptation de notre organisme à l'oxydation des graisses et au mauvais
rendement énergétique de celle-ci. Mais cette expérience -très facilement reproductible par chacun de nous-
confirme que c'est bien le stockage du glycogène qui détermine le niveau de performance en compétition.
Enfin, dernier élément d'ordre alimentaire à prendre en ligne de compte lorsqu'on analyse les résultats
de son cardio-fréquencemètre; l'éventuelle prise d'excitants comme la caféine présente dans le café, bien sûr,
mais également dans le coca ou dans le thé. Cet alcaloïde a la réputation de favoriser la mobilisation des lipides
de réserve, mais également d'améliorer la vigilance avant le départ. Il provoque une élévation sensible du pouls
au repos (parfois de l'ordre de 10 à 20 battements par minute), mais celle-ci demeure sans impact sur la
fréquence cardiaque d'effort. Il se pourrait même que l'exercice s'accomplisse à une fréquence cardiaque
légèrement plus basse qu'en l'absence de caféine. Cela a été observé chez certains individus, mais demande
confirmation... et explication!

Denis Riché (Sport et Vie n°26 et 27)