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L'Asphalte n°2 - Décembre 1994

A Reims on s'est fait rincer !

Pour son premier marathon, Philippe n'a pas été gâté par le temps. Mais dans l'enthousiasme de cette première expérience, il nous raconte la course qui reste dans la mémoire d'un coureur à pied comme un moment unique. Des impressions spéciales que l'on ne retrouve plus par la suite dans les autres compétitions. Jean-Jacques faisait aussi partie de l'aventure. Il n'en était pas à son premier marathon. Victime d'une douleur encombrante à la cuisse, il abandonnera à la mi-course.

Que d'eau, que d'eau, ce dimanche 23 octobre à Reims, dans la capitale du champagne. La pluie, qui se met à tomber quelques minutes avant le départ, ne va pas cesser durant les six premiers kilomètres. Ensuite, timidement, le soleil daigne nous présenter ses rayons, épisodiquement, entre les trombes.
Pour mon baptême sur la distance mythique des 42,195 Km, la main divine n'hésite pas à humidifier mon front candide. Moi qui redoutais le mauvais temps pour ne l'avoir jamais pratiqué en course, je suis servi! Dans d'autres circonstances, j'aurai cherché un abri. Mais, aujourd'hui je suis venu pour courir, et mon seul objectif est cette fichue ligne d'arrivée que j'espère franchir pour la première fois.
L'idée de m'aligner sur un marathon a été décidé en août. Pourtant, mes débuts en course à pied ne datent que du mois de janvier. Dans le passé, un footing de plus d'une demi-heure m'ennuyait. Mais, cette année, motivé par les adeptes de la section Athlétisme de France2, et pour épater encore plus mon président, je me suis alors donné ce défi. Dix semaines me séparaient de l'épreuve fatidique. C'est donc armé d'un solide plan d'entraînement, et d'une rigoureuse hygiène alimentaire, dont je ne me permettais aucun écart, que je me présente au pied de l'illustre cathédrale champenoise accompagné de Jean-Jacques. Mon objectif: terminer dans de bonnes conditions, si possible, aux alentours des quatre heures. Je suis prêt et je n'ai qu'une seule devise: '' Que trépasse si je faiblis ''.
Le coup de feu du départ claque à travers les gouttelettes de pluie sur le parvis de la cathédrale, et la meute s'élance sous les encouragements de la foule, et sous les jets de sacs poubelle qui ont servis à protéger les frileux prévoyants du peloton.
Dès le premier kilomètre, plus rien n'est sec sur moi. Mes deux lacets, chargés d'eau, se sont dénoués. Je dois donc m'interrompre sur le bord de la route pour resserrer les boulons. Dès le premier ravitaillement, je saisis une éponge pour éliminer le rideau de flotte qui ruisselle de l'étage supérieur. Il pleut mais il faut faire avec.
En fait, J'ai un mental positif, j'ignore la pluie. Avec Jean-Jacques, nous avons pris notre allure de croisière. Je m'arrête pourtant un moment pour soulager un besoin naturel, chose qui ne m'était jamais arrivé en course.
Le marathon de Reims a la particularité de se dérouler en même temps que le semi et les dix kilomètres, sur les mêmes tronçons de route, mais leurs départs sont à des lieux différents. Résultat: les longues colonnes de coureurs se croisent de part et d'autre dans la ville, ce qui donne un attrait spécial à la course. Les gens du semi encouragent les marathoniens et les paroles sympas jaillissent de toutes parts. Elles s'additionnent aux applaudissements des spectateurs massés le long des rues et des carrefours.
La première moitié s'achève quand Jean-Jacques m'annonce qu'il n'est pas bien, qu'une douleur à la cuisse le gêne et qu'il va donc interrompre sa course au passage du 21ème kilomètre. Il est victime du décalage horaire avec le Canada où il a passé ses vacances jusqu'à dimanche dernier, et d'une nuit blanche deux jours plus tôt. Ce n'est évidement pas la préparation idéale pour aborder un marathon. La prudence est donc la décision la plus sage. Dans de telles conditions. Jean-Jacques me laisse donc continuer seul la route.
A ce moment, je vais tout à fait bien. Je m'interroge pourtant sur le chronomètre qui affiche 1h 47'! C'est le temps que j'avais effectué à Nogent, en mars, sur mon dernier semi. Je m'inquiète. Ne suis-je pas parti trop vite? Comme je me sens bien, je décide donc de garder le même rythme.
Ma course solitaire ne va pas être très longue. Je rejoints deux petiotes qui cheminent ensembles. Nous papotons alors pendant tout le reste du chemin qu'il reste à couvrir. Quelques idées négatives apparaissent tout de même au 28ème kilomètre. Du genre: " Encore tout cela à courir! ", " Ce n'est pas 32 mais 42 qu'il faut atteindre! ". Mais ces mauvais sentiments ne sont que passagers, momentanés. Je suis en compagnie de
gentilles demoiselles. Je n'ai pas à me plaindre et je n'ai rien à craindre. Une averse de grêle nous accompagnent quelque temps.
Au 38ème kilomètre, les petiotes me lâchent. Je ne sais pas si elles ont accéléré ou si je commence à accuser le coup. Toujours est-il que je les laisse s'éloigner. Je sens que mes jambes sont lourdes. Je préfère donc garder des forces pour la fin de la course.
Ce sont ces derniers kilomètres qui sont les plus éprouvants. J'entrevois la ligne d'arrivée. Elle se dessine dans ma tête. Mais ces satanées jambes ont décidé de poser un préavis de grève à ce moment de la course!
Mais avec moi, les pauses syndicales ne sont pas tolérées! J'engueule donc ces fainéantes!
Encore deux kilomètres. Plus qu'un seul. A ce moment je pense à tous ceux et celles qui m'ont encouragé depuis des semaines.
Dernier virage. Dernière ligne droite. La foule massée à l'arrivée applaudit. J'entends que l'on crie mon prénom, mais ce n'est pas moi qu'on appelle. Encore quelques mètres... Voici la ligne enfin. Je suis marathonien.
Je boucle mes 42,195 Km en 3h 40 mn. C'est au-delà de mes espérances. Je suis heureux.
J'emprunte les couloirs délimités de barrières en chancelant un peu. On me demande si tout va bien puis l'on me tend une médaille. Plus loin je retrouve mes deux petiotes.
Nous récoltons la bouteille d'eau et le tee-shirt traditionnel.
Une terrible averse s'abat sur l'arrivée. Heureusement nous sommes à l'abri.
Satisfaction, soulagement...
Philipidès a raison. La guerre est finie. En tous cas, une bataille s'achève, celle du marathon et de ce défi avec moi-même.

PhA.